MADELEINE ou Le Goût du Cake
Par
Rodolphe Corrion
« Des mots
Je sème plaintes et
mots dans un désert
Quand passerai-je à
l’attaque ? »
Sénèque, Médée
A l’instar
de Proust
Et de sa
Madeleine
Je recherche
le goût du cake
Et justement
Tellement de
temps perdu à retrouver ce goût
Du cake de
Madeleine justement
Jamais lu
Proust
Jamais
ouvert
Juste je
connais la première phrase et le coup de la Madeleine
Ma Madeleine
à moi faisait un cake
Enfin
Le cake
Le seul
Celui à côté
duquel tous les autres cakes ressemblent à un
Etouffe-chrétien
Expression
amusante car Madeleine était chrétienne
Et elle
n’aurait pas fait de mal à une mouche
Alors
imaginer qu’elle aurait pu étouffer un chrétien
Impossible
Elle est née
à peu près au même moment où Proust raconte son histoire de Madeleine
Notez que
mon cerveau se souvient parfois de détails insignifiants et parfois a une
vision fantaisiste de l’Histoire
Alors dans
ce qui va suivre je ne suis pas sûr de l’exacte vérité
Elle est née
en février mille neuf cent seize et morte en août deux mille quatorze
Presque cent
ans
Jusqu’à ses
quatre-vingt ans pas un séjour à l’hôpital et toute sa tête
Moi je signe
tout de suite a souvent dit mon père d’un geste net pour renforcer sa
détermination
Pourtant je
me souviens de cette boîte orange avec des petites cases pour mettre ses
nombreuses pilules de vieillesse
Un pilulier
pour ses médicaments pour la tension m’a-t-on expliqué plus tard
Et après ça
s’est gâté
Des
difficultés pour vivre dans sa maison
Un joli
pavillon à flanc de côte à Lisieux
Des
escaliers raides qui font mal à la vieillesse
Des risques
de chute
Un ménage un
peu trop fatigant
Et peu à peu
La démence
Elle
confondait les époques
S’attristait
du décès de sa sœur partie voilà plus de trente ans comme si elle venait tout
juste de mourir
Sa grande
sœur
Ma
grand-mère
Partie comme
son époux mon grand-père
Bien trop
tôt comme on dit
Bien avant
que je ne puisse les connaître
Juste
quelques anecdotes diffusées sporadiquement par un père pudique
Des visages
d’inconnus sur de vieilles photos
Et une
maison pleine de souvenirs que je n’ai pas mais qu’on me raconte
Et Madeleine
qui tricote
Des heures
des jours entiers
Sans que
j’aie le moindre souvenir d’avoir vu un seul pull-over ou gilet qu’elle ait
fini
Certainement
que la famille en portait mais je ne savais pas que c’était d’elle
Toujours
discrète Madeleine
Tellement
discrète qu’elle ne signait pas ses œuvres
Elle
s’effaçait toujours derrière le bonheur des autres
Même quand
c’est elle qui le provoquait
Et peu
bavarde en fait
Difficile
pour moi de me dire que cette femme si héroïque dans les récits paternels est
la même que cette dame qui tricote devant L’Inspecteur Derrick
Elle aura
fait tout ce qui peut être servile
Orpheline
très jeune élevée par des cousins fermiers elle sait juste lire écrire et
compter
Certificat
d’étude et c’est tout
Elle
travaille à la ferme
Vit dans
l’abondance par le travail
Sa sœur va
devenir institutrice
Pas elle
Elle va
travailler de ses mains comme on dit
La guerre
La seconde
Elle ne la
voit pas vraiment passer
Elle ne
manque de rien dans sa campagne perdue
Il faut dire
qu’elle se contente de peu
Est toujours
au service des autres
Sur les
marchés
Puis chez
les sœurs
Vit chez sa
sœur et son mari et ses enfants
Le mari a
été prisonnier pendant la guerre
Il est
électricien
Tout le
monde l’aime
Voilà ce que
j’ai toujours entendu sur lui
Et à chaque
fois
Le nombre de
gens qui sont venus à son enterrement
L’homme qui
avait fait rire ta grand-mère s’amuse mon père
Le héros
parti trop tôt comme James Dean
Le précurseur
qui avait le premier la télé dans toute la rue
Et la maison
devenait le rendez-vous des petits voisins curieux
Et cette
saloperie de cancer qui s’en est mêlée
Des années
de silence pour être à l’écoute du malade
Une mère qui
s’occupe de son mari
Et Madeleine
élève les enfants
La Normandie
est verte
Les étés
sont beaux
L’été en
Normandie est un paradis
Pas la pluie
qu’on imagine toujours
Mon père se
souvient et ma sœur et moi gloussons en entendant cette légende qui témoigne
peut-être d’un changement de climat
Mais surtout
que nous allons peu là-bas
Ce sentiment
d’injustice étant enfant d’aller si souvent dans la famille de Maman et presque
pas voir Madeleine
Ma mère dans
la voiture répond simplement en regardant la route qu’il n’y a pas grand-chose
à faire là-bas
Et qu’il ne
fait pas beau
Et peut-être
deux ou trois autres arguments que j’ai oubliés
Mon père ne
répond rien d’abord
Puis murmure
quelque chose du genre c’est bien assez
Des années
avant de me rendre compte que peut-être Papa a fait son deuil de la Normandie
de son enfance de tout cela
Et ne veut
plus y aller
Sitôt
Madeleine installée dans une maison dite de retraite on vendra la maison où
personne ne veut vraiment aller
Moi je me
souviens de cette réponse de ma mère et du quasi silence de mon père
Je me
souviens que l’injustice était là pour moi
Je me
souviens de n’avoir pas compris
Un enfant ne
comprend pas tout
Quand il
grandit il ne comprend pas forcément plus mais il accepte de ne pas tout
comprendre
Madeleine
encore une fois passe en second
Madeleine
appelle mes grands-parents maternels monsieur et madame tandis que ma
grand-mère parle d’elle comme la tante de ton père ou la T… M…
Jardin chez
mes parents un jour d’été
Madeleine
est venue passer quelques jours
Je massacre
une poire en voulant la découper
Mon père
Donne-là à
T… M… elle sait découper des poires
Et pour la
première fois Madeleine fait preuve d’ironie
Ça pour être
une bonne poire moi
Et elle
glousse avec un tout petit fond mélancolique
Quelle
tristesse j’ai ressenti en moi ce soir-là
Le soleil
descendait sur la ville
Quelques
oiseaux
Et la
possibilité qu’une vieille dame paisible puisse avoir été malheureuse
Profonde
tristesse
Cette
femme-là a été comme une mère puisqu’elle a élevé son neveu et sa nièce
C’était
aussi comme une grand-mère
De temps en
temps
Le vendredi
soir nous sommes dans la voiture
Nous partons
pour Lisieux
Moins loin
que Lyon pour aller voir l’autre famille
Une heure
quarante-cinq depuis les Yvelines mais ça me parait déjà trop long
Je n’ai que
six huit ou dix ans
Et je sais
déjà qu’il va y avoir du cake
Une fois il
y a eu des crêpes
Au rhum
Toujours du
rhum dans les crêpes depuis pour moi les crêpes sont au rhum parce que Maman en
met
Parce que je
crois que Papa aime ça car Madeleine les fait comme ça
Au rhum les
crêpes
Mais le
souvenir de n’en avoir eu qu’une seule fois
Plutôt le souvenir
du cake
Nous
arrivons après l’heure du goûter
Vers
dix-huit heures
Et pourtant
un cake nous attend
Transgression
Ce n’est
plus l’heure mais là
Le goûter à
dix-huit heures
Le cake
Dans son
tupperware à cake
Un plat brun
cake déposé dessus et le couvercle en plastique dépoli enchâssé dedans
Le cake est
humide
Vient d’être
fait
Ou alors
Le matin
Et comme
toujours
Nous
partageons avec ma sœur
La partie
haute de ma tranche avec les raisins je lui donne
En échange
la partie basse de la sienne avec les cerises elle me donne
Echange de
bons procédés
Madeleine
s’étonne à chaque fois de nos transactions
Je pourrais
parler de la maison
L’absurde
porte d’entrée sur le côté que personne n’utilise jamais
Le balcon du
séjour qui semble être l’entrée principale mais ne s’ouvre que de l’intérieur
L’entrée
courante donc par le garage
Petit
escalier orange
Et l’odeur
de cette maison
Parfum
indescriptible
Mélange de
vieux bois et de propre
Une odeur de
sérénité
Un parfum à
jamais perdu dans les souvenirs d’une poignée de gens
Papa Maman
Tonton Tata
Les cousines
Ma sœur
Et moi
Et c’est
tout
Le cake donc
Celui dont
j’ai demandé la recette à Madeleine bien des années avant qu’elle ne meure
Peut-être
par instinct de survie pour ce chef-d’œuvre de la pâtisserie anglaise
normandisée
Un cake qui
a le goût du dévouement
Celui de
Madeleine
Recette que
je n’ai jamais eue
Mais à
l’heure où j’écris à peu près sûr que Maman ou Tata ou cousines ou sœur ont la
recette
C’est une
histoire de fille
Mais le cake
j’en ai peur n’aura jamais le goût de celui de Madeleine
Et le secret
pour que les fruits ne tombent pas au fond du moule pendant la cuisson
Madeleine
répond en haussant les épaules
Mais
impossible de me souvenir si elle les farine ou pas
Elle n’avait
pas l’air d’en être convaincue de toute façon
Rarement
convaincue Madeleine
Même la foi
dont je parlais
Madeleine la
croyante peut-être mais je ne l’ai jamais vue à la messe
Sûr qu’en
lisant ce texte Tata ou Papa me dira
Tous les
dimanches à la messe tu ne t’en souviens pas
Non je ne
m’en souviens pas
Toujours
discrète
Une fois une
annonce pour un téléfilm du service public sur la religion la poussée mystique
d’une lycéenne
La fin des
années quatre-vingt dix
Et Madeleine
râle
Je n’aime
pas les films sur la religion
Rarement
râleuse
Du moins
avant la démence
Une fois je
passe et repasse devant elle dans le salon chez nous
Début de
l’après-midi
Tu me donne
le tournis
Je cherchais
à être présent
Elle voulait
juste être tranquille avec son ouvrage
L’impression
d’avoir dérangé qui me reste pour l’éternité
Comme si
j’avais fait une grosse erreur
Choc de
l’avoir mise en colère une seconde
Juste aussi
une petite colère après une plaisanterie de mauvais goût d’une parente éloignée
un jour de visite à Ouistreham
Et puis je
l’ai vue gronder le chien
Un adorable
chien blanc
Objet de
notre attention récurrente
Que ma mère
n’aimait pas voir salir la maison quand Madeleine venait en visite
Un peu
l’enfant de Madeleine
Quand je
suis là je suis l’autre enfant
Jusqu’à mes
treize ans je dirais
Le rituel
est immuable
Nous
arrivons le vendredi soir
Je dors avec
Madeleine
Ses chevets
sont pleins de petites photos de famille
Le chien a
son couffin non loin du lit
Madeleine
dort en silence
Ronfle un
peu parfois
Je suis
comme dans un cocon
Madeleine se
lève tôt et moi aussi
Nous allons
faire quelques courses avant le petit-déjeuner
On sort avec
le chien en laisse et c’est moi qui la tiens
On descend
la côte
Une ficelle
à la boulangerie
Et chez le
boucher-charcutier
Une bricole
pour le chien derrière le comptoir et une tranche de saucisson pour moi
A chaque
fois
Pareil
Les
commerçants connaissent Madeleine bien sûr
A la
boulangerie le ton est neutre avec le sourire
Le boucher
est plus bavard et blagueur
Il parle
haut
Les mains
épaisses il me tend la tranche de sifflard
Un boucher
d’image d’Epinal
Nous
rentrons et Papa et Maman et ma sœur sont levés
Papa n’est
pas rasé
La ficelle
Petite
baguette fraîche
L’impression
que c’est le seul endroit au monde où l’on peut manger ça
Me trompe
évidemment
Mais ne sais
pas
Enfant
Et vois
Madeleine comme une magicienne
Toujours
heureuse
Dans sa
cuisine en formica toujours propre
Un cake
comme de l’ambroisie
Et elle a un
chien
Et dans une
soupière dans le séjour il y a toujours des trésors
Cadeaux
publicitaires suite à une énième arnaque un bulletin un coupon ou je ne sais
quel démarchage à domicile où Madeleine a répondu sans savoir qu’elle
s’engageait pour vingt-quatre mois sans frais
Toujours des
profiteurs autour de Madeleine
Résonance
avec la fameuse poire
Comme dit
mon père dans la vie il y a ceux qui appellent et ceux qui sont appelés
Il parle du
téléphone
Lui qui
appelle ses
Tante
Marraine
Amies de la
famille de temps en temps pour donner des nouvelles
Rien à dire
souvent mais elles aiment se plaindre
Et parler de
mon grand-père sans doute
Mon père
n’est pas bavard dans ces conversations
Je le vois
le téléphone à l’oreille qui écoute
Ecoute
Ecoute
De longues
minutes
Mais quand
il parle à Madeleine il y a autre chose
Comme
De la
tendresse
J’entends
parfois Madeleine rire depuis l’autre combiné
Elle rit
facilement
Un rire quotidien
Pas un fou
rire
Un rire pour
s’excuser
Un rire
gentil
Un rire de
quelqu’un qui a peut-être beaucoup pleuré
Ou beaucoup
prié
Et qui un
jour a dit ras-le-bol
Alors ce
n’est pas la joie parfaite
Ce n’est pas
l’extase
Ce n’est pas
Byzance
Mais c’est
pas si mal
C’est pas si
mal de rire quand la vie nous a asservi
Pas si mal
de se reposer quand la vie nous a pressé comme un citron
Pas si mal
de passer des bons moments quand on a perdu les gens qu’on aime et qu’on vit
dans ses souvenirs
Pas si mal
Madeleine
devait se dire ça
Ce n’est pas
si mal
Un jour
quelques sous au loto
Dix mille
francs dans mon souvenir
Et elle
s’achète
Un
magnétoscope
Le luxe de
pouvoir rater Derrick ou Les Feux de l’Amour mais de les regarder plus tard
Le luxe des
gens qui n’en ont rien à faire du luxe
Mon père est
comme ça
Ma mère
aussi je crois
Et moi pas
tout à fait
Mais je sais
reconnaître ma chance
Madeleine a
dû être philosophe
Solitaire
Des voisins
sympathiques
Quelques
amis
Belotes
Visites
Des séjours
chez sa nièce
Des séjours
chez son neveu
Et
certainement des tas d’autres petites choses que je ne soupçonne même pas
Et un
milliard de mots dans son esprit qui peuvent vagabonder au rythme de ses doigts
qui tricotent en faisant semblant d’écouter Derrick
Tellement
d’images et de souvenirs
Les
violences d’une vie rude qui a traversé le vingtième siècle avec la guerre la
mort la maladie et tous ces bouleversements délirants pour une enfant de la
campagne profonde
L’électroménager
qui a changé la vie
Et les
enfants
Pas les
siens
Ceux des
autres
S’occuper
toujours de ceux des autres
Comme une
gouvernante
Eternelle
fille comme on dit
Un jour dans
le sud
Papa et
Maman et moi dans un restaurant avec mille souvenirs
Et on parle
de Madeleine
Pourtant
nous sommes dans la famille de Maman pas de Papa
Mais
peut-être que j’ai gardé ce goût amer cette injustice d’aller moins voir
Madeleine que les autres
Alors je
questionne
Madeleine
toujours seule toute sa vie je m’étonne
Papa regarde
Maman en souriant avec un petit souffle riant
Je sens que
j’ai posé la question qu’on a jamais posée mais qu’il se dit enfin il la pose
et enfin on va le mettre au courant
Et là
Le drame
Ce fermier
des environs
Veuf ou
femme partie
Madeleine
l’a aimé
A vécu avec
lui
Papa l’a
connu elle vivant chez lui élevant ses enfants
Et un jour
Je me
souviens de cette version mais peut-être que mon esprit a simplifié ou mélangé
ou compliqué ou romancé
Bref
Un jour
Un bon parti
Une femme à
marier dans le coin
Des terres à
récupérer
Madeleine
priée de partir
Et c’est
fini
Et mon père
conclut par une parole rapportée de Madeleine
J’ai fait
autant de pas pour l’éviter que j’en avais fait pour le retrouver
Moi
Je suis
blessé
Mon cœur se
serre
Choqué par
ce drame moderne qui résonne comme Médée rejetée par Jason
Médée
l’éternelle femme blessée
Madeleine la
Médée Normande du monde moderne
Blessée elle
aussi
Mais pas la
même fureur
Pas le même
esprit de vengeance
Médée égorge
ses enfants pour se venger
Madeleine
tait sa colère pour toujours
L’envie
depuis ce jour d’écrire sur Madeleine
De rendre
hommage à la femme qu’elle est
Qu’elle a
été
Et puis
La vie
d’adulte pour moi
La démence
pour elle
J’ai peu de
temps
Je ne la
vois presque plus
J’entends
parler de la maison qu’on vide et qu’on vend
J’entends
dire que Madeleine est de plus en plus fatiguée
Que le chien
est de plus en plus fatigué
On ironise
tristement sur qui va partir en premier
Mais à part
les pilules dans le pilulier pour la tension Madeleine a une santé de fer
La tête part
mais le corps est là
Vivant
La tête part
dans l’enfance
La tête part
dans le décès de sa sœur
La tête
mélange les événements
Le chien
meurt
On la change
de maison
Où est le
chien
Le chien est
sorti se promener il va revenir
Et l’instant
d’après les larmes pour pleurer sa mère
Et l’instant
d’après autre chose
Les visites
sont plus courtes
Chacun y va
comme il peut quand il peut
Et chacun se
prépare
A la fin
Sauf moi
Moi je vis
dans l’idée du cake
Eternellement
là
Comme une
corne d’abondance
Je me dis
que toujours elle sera là
La mort ce
n’est pas pour elle
Même sénile
Même passant
du coq à l’âne
Egoïstement
je ne veux pas de ce deuil-là
Je veux
juste me souvenir de Madeleine comme la magicienne
Propre et
sereine
Et lui
donner dans le fantasme la puissance de Médée pour se venger de son Jason qui
l’abandonne
J’en étais
là quand je me dis que je devrais y aller quand même avant qu’il ne soit trop
tard
Je refuse le
deuil mais je ne suis pas inconscient
Je sais
qu’il est probablement proche
Comme si
deux moi ne dialoguaient pas dans ma tête
Alors j’y
vais
Madeleine
cherche des yeux des personnes du passé dans une salle polyvalente où la télé
gronde fort
On la prend
elle est sur un fauteuil roulant
Un petit
coin plus calme la coiffeuse s’occupe d’une autre résidente
Madeleine ne
nous reconnaît pas
On lui parle
fort à l’oreille
Tantôt elle
entend parfaitement tantôt non
C’est un
vrai jeu
Elle est le
maître et nous ses pions
Elle nous
balade dans sa démence
Pour la
première fois elle mène la danse
Mais
malheureusement elle ne se maîtrise pas elle-même
Triste
pouvoir
Nous
répétons
Nous nous
présentons plusieurs fois
Je lui parle
C’est
Rodolphe
Tu ne viens
pas souvent
Eclair de
lucidité entre un
Où est ma
maman
Et un
Qui
êtes-vous
Non je ne
viens pas souvent j’ai beaucoup de travail
Tu fais quoi
comme travail
Je fais du
théâtre
Ah tu fais
des grimaces
Elle rit
Pas le rire
de convenance un peu gêné d’autrefois
Un rire
franc et moqueur
Un rire un
peu méchant
Un vrai rire
Je ris aussi
Autant amusé
par le trait d’esprit que par découvrir Madeleine enfin libre
Tu me
taquines je lui dis bien fort à l’oreille pour qu’elle continue de rire de sa
moquerie
Et elle rit
La bouche
ouverte comme bloquée
Presque au
bord de l’asphyxie
Mais pour la
première fois
Elle rit
Vraiment
C’est la
dernière fois que je l’ai vue vivante
Je dis
vivante car je la vois encore mais en pensée
J’y pense
souvent
Et dur de ne
pas pleurer
Comme une
blessure
Un deuil qui
ne se fait pas
Le souvenir
de la crème fraîche qu’elle mettait dans son café
De son
regard triste ou joyeux pour accompagner l’assistance
Une femme
qui a traversé le siècle sans se plaindre
Et il ne
reste que quelques souvenirs
Le goût du
cake
Comparer
Madeleine à Médée
Une
vengeresse monstrueuse
Est
assurément trahir ce qu’elle était
Mais c’est
quand même lui rendre hommage
Le combat
n’est pas toujours dans le sang
Et si Médée
se venge en tuant
Madeleine
prend sa revanche sur la vie avec un rire franc et moqueur
Une revanche
bien plus belle et bien plus sereine qu’un crime
Un rire
libre
Enfin
Paris, six et sept juillet deux mille seize